La Turquie et Haftar libyen renforcent leurs liens militaires. L'Egypte est-elle inquiète ?

Après avoir été pendant des années le principal soutien du gouvernement internationalement reconnu de Tripoli, la Turquie étend désormais rapidement son empreinte militaire auprès d’une autorité rivale dans l’est de la Libye.

Ce changement stratégique a vu Ankara passer du dialogue avec le commandement général basé dans l’Est du commandant militaire renégat Khalifa Haftar à une coopération technique et militaire concrète avec son autoproclamée Armée nationale libyenne (LNA).

La LNA, longtemps considérée comme soutenue par l’Égypte et d’autres puissances régionales, est depuis le début de la guerre civile libyenne en 2014 en conflit avec les forces fidèles au gouvernement libyen basé à Tripoli.

Cela a conduit certains à se demander si les démarches de la Turquie auprès des autorités de l'est de la Libye pourraient provoquer l'inquiétude de l'Égypte voisine, soutien de longue date de Haftar.

Une présence militaire turque près de la frontière orientale de la Libye, que l'Égypte a historiquement considérée comme son arrière-cour géopolitique, déclencherait habituellement la sonnette d'alarme au Caire.

Des informations exclusives obtenues par Al Jazeera indiquent cependant que la dynamique actuelle est désormais motivée par une nouvelle ère de coordination sans précédent entre d’anciens rivaux régionaux, où la Libye était un point de discorde clé.

Selon des sources privées, le rapprochement entre Ankara et le commandement général comprend des accords sur la manière de développer des installations militaires et des systèmes de surveillance avancés. Les accords prévoient également des programmes de formation en Turquie pour les officiers de l'est de la Libye, avec la participation d'entreprises de défense turques spécialisées dans ces projets.

Une source de sécurité a déclaré à Al Jazeera que Saddam Haftar, le commandant adjoint des forces de l'Est, dirigeait ce projet à travers des réunions régulières avec le ministre de la Défense et le chef d'état-major de Turquie.

Si les déclarations officielles évoquent vaguement le renforcement de la coopération militaire conjointe et l’échange d’expertises, sans évoquer explicitement l’établissement de bases militaires ou le déploiement de drones, la réalité reflète un alignement technique plus profond entre les deux parties.

Pourquoi Le Caire ne tire pas la sonnette d'alarme

Malgré la présence turque croissante dans la sphère d'influence traditionnelle de l'Égypte, le Caire n'exprime, contre toute attente, aucune inquiétude face à la situation.

Une source égyptienne proche des relations bilatérales a déclaré à Al Jazeera qu'Ankara ne faisait pas un seul pas en Libye sans coordination préalable avec l'Egypte, neutralisant ainsi toute friction potentielle sur cette question.

Le général de brigade Samir Ragheb, directeur de la Fondation arabe pour les études stratégiques de développement, a déclaré à Al Jazeera que l'Égypte et la Turquie ont atteint leur plus haut niveau de coordination dans plusieurs domaines, y compris militaire.

Dans la guerre civile au Soudan, où l'Égypte et la Turquie soutiennent l'armée contre les rebelles Forces de soutien rapide (RSF), les deux pays sont tous deux alignés.

Ragheb affirme que la coopération de la Turquie avec le camp de Haftar pourrait en réalité servir les objectifs stratégiques plus larges du Caire visant à limiter le soutien de l'ANL aux RSF.

En outre, Ragheb explique que l'engagement d'Ankara à l'Est comble un vide qui pourrait autrement être exploité par d'autres acteurs régionaux qui menacent les politiques du Caire pour la région stratégiquement importante de la Corne de l'Afrique.

Il a également noté que d’éventuelles bases turques dans le sud de la Libye – loin de la frontière égyptienne – ne menacent pas le Caire et pourraient même faciliter une coordination conjointe pour gérer les menaces à la sécurité dans les régions instables du Sahel et du Sahara.

Ce pivot oriental est une mesure destinée à garantir les intérêts géopolitiques et économiques à long terme de la Turquie, en préservant son influence en Libye, quels que soient les futurs accords politiques entre le gouvernement et les autorités orientales.

Des sources suggèrent que l'un des principaux moteurs de la démarche de Turkiye est son désir d'obtenir que les autorités de l'est de la Libye acceptent l'accord sur la frontière maritime de 2019 signé avec l'ancien gouvernement d'entente nationale. L’Égypte s’est notamment abstenue de s’opposer à une démarcation maritime basée sur une ligne Benghazi-Turquie, ce qui témoigne d’un accord tacite sur la question.

Cependant, il existe encore des limites. Faisal Bualraiga, un expert libyen en matière de sécurité nationale, a noté que si la coopération actuelle permet à Haftar de diversifier ses alliances au-delà de la Russie et des Émirats arabes unis, elle manque d'un accord défensif déclaré et n'a pas encore évolué vers un pacte stratégique complet. Il a averti que toute présence militaire turque permanente à proximité des frontières égyptiennes ou algériennes franchirait probablement une ligne rouge, augmentant inévitablement les sensibilités régionales.

En fin de compte, les experts suggèrent que le dossier libyen est en train de passer d’une ère de polarisation rigide à une ère de partenariats flexibles, où la Turquie et l’Égypte choisissent le pragmatisme plutôt que les conflits par procuration.